A Tribute To Maitre Beye

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Discours de Fatoumata Diarra-Dembele, Juge auprès de la Cour Internationale de Justice

New York, le 26 Juin 2008

Mesdames, Messieurs,

Il m'a été demandé de rendre hommage à Maître Alioune Blondin Bèye avec un discours sur sa personne.

Permettez-moi de m'éloigner du style conventionnel, qu'on adopte en de telles circonstances, pour m'adresser directement à ce martyr de la paix et de la cause africaine.

Oui Maître, aujourd'hui je te restitue ton titre d'aîné et te rends ta place dans le grand vestibule familial.

Le jour où je t'ai attribué le statut " d'ex grand-frère ", tu as éclaté de rire en jurant de te battre pour conserver ta place de grand-frère en toutes circonstances. Tu as insisté en me rappelant que le lien fraternel était éternel et ne se mettait jamais à l'imparfait, et qu'il s'agit d'un privilège que tu conserverais jusqu'à l'au-delà.

Parlant de privilège, Blondin, c'est à mon avantage d'être la sœur d'un héros de ton envergure. En effet, j'ai retenu des contes du terroir que lors de leurs rassemblements, les animaux de la brousse se comportaient de la manière suivante. L'animal qui faisait une brillante prestation était revendiqué par chacun comme étant son très proche parent. Dès que le sujet brillant offensait un puissant des lieux, le héros, précédemment adulé, perdait la sympathie de tous et se retrouvait rejeté par tous par peur d'avoir à partager les représailles dirigées contre l'infortuné. En ramenant cette leçon dans le monde des humains, ton exceptionnel parcours couronné de brillantes prestations et de succès, te garantit non seulement ta place de frère dans notre vestibule, mais aussi il suscite en ta faveur un capital de sympathies tel que beaucoup d'admirateurs venant d'ailleurs souhaiteraient faire de toi un des leurs. Qui plus est, cette ruée vers toi t'est d'autant plus assurée que toi tu n'as jamais offensé ni grands ni petits.

La principale raison de te reconnaître ton statut d'aîné est bien sûr plus solide que ce petit exemple de calcul copié chez les animaux. En effet, pourquoi je t'avais collé cette épithète d' ''ex-grand frère'' ? C'était ma façon de rouspéter contre ta longue présence en Angola et ta dévotion totale pour ce pays. Je commençais surtout à m'inquiéter pour ta sécurité en Angola au point de me rebeller contre ton obstination à établir la paix dans un contexte où les principaux concernés semblaient avoir planifié de passer leur vie à se faire la guerre. A mon avis, tu avais largement rempli ce que tu appelais " tes obligations de diligence " et je pensais que la balle était enfin dans le camp des Angolais pour " leurs obligations de résultat. "

C'est pour cette raison que je souhaitais te voir quitter ce pays et prendre une autre direction toujours guidé par ton flair à trouver des solutions appropriées et des mesures justes pour d'autres causes, tel un chameau se déplaçant dans le désert vers la destination du salut avec courage et détermination. C'est ton obstination à vouloir terminer ton travail là-bas qui m'avait inspiré l'appellation " ex grand-frère ".

A présent je reconnais que l'objectif que tu visais, l'instauration de la paix entre les frères ennemis d'Angola, était très noble, très grand et méritait que tu y investisses tout ton talent et pour la durée requise. Instaurer la paix en Angola signifiait entre autre, sauver des milliers et des milliers de vie, mettre fin à la peur, redonner aux femmes la chance de donner la vie dans la quiétude et d'accomplir leurs tâches domestiques en toute sécurité, permettre aux enfants d'aller à l'école afin de devenir demain les acteurs du développement de ce grand pays d'Afrique. C'est à cela que tu croyais. A ce propos, je rejoins le grand Chancelier des Ordres Nationaux du Mali, le Colonel Koké Dembélé, qui a dit : " Soldat, tu as tellement cru à ton devoir, que tu es mort pour le remplir. Mourir après avoir accompli un devoir, c'est mériter de vivre toujours. "

Ces propos sont exacts, tu vivras toujours, la preuve en est que tu es ici en ce moment parmi nous, nous ne te voyons pas mais nous te sentons tous et c'est pour cette raison que j'ai choisi de te parler directement. En vérité Blondin, j'avais tort de te croire en danger en Angola. Le caractère insensé de mon raisonnement a été confirmé par le fait que le destin pour t'arracher à notre affection a choisi de te frapper avec tes collègues et l'équipage de ton avion bien loin de l'Angola, dans le ciel ouest-africain, presque à la maison.

En te rendant hommage dans le livre de condoléances au Palais des Congrès à Bamako, je t'avais déjà restitué ton statut de membre de la famille, mais il n'y avait pas suffisamment de place pour raconter le raisonnement que je viens de te révéler.

Je devine maintenant le sens de tes éclats de rire chaque fois que je t'adressais les propos bizarres d' " ex grand-frère ". Tu te disais certainement, elle va avoir à se servir de cette référence qu'elle veut remettre en cause. Si tu avais raisonné ainsi, là aussi tu avais raison. En effet, j'ai eu la chance d'être brillamment élue dès le premier tour à deux reprises ici dans l'enceinte de l'ONU. Les électeurs ont dû se dire " une chamelle, même de deuxième choix, de la tribu de Maître Alioune Blondin Bèye doit être de bonne qualité ".

Blondin, il est connu de tous que tu es un gagnant, un grand gagnant. Tu m'avais juré de te battre pour conserver ton statut de grand-frère. Voilà, tu as gagné cette bataille obtenant encore une victoire qui bien que symbolique allonge la liste déjà très longue de toutes les victoires que tu as emportées dans différents domaines au triple plan national, africain et mondial. Tu es et resteras notre grand-frère et nous revendiquons cela aujourd'hui comme un privilège et un motif de fierté. Finalement, ton sacrifice n'a pas été vain, il y a la paix en Angola et cela t'autorise à dormir en paix maintenant, et pour toujours, avec tes compagnons.

Je ne saurais terminer sans rendre hommage à la famille Bèye pour la dignité avec laquelle elle a supporté cette disparition brutale tout en lui rappelant une règle élémentaire de mathématiques " quand le diviseur augmente, le quotient devient petit ". Le fait que nous soyons si nombreux à partager votre peine, allégez-la en nous laissant notre part de souffrance.

A ceux qui ont pris la si belle initiative d'organiser la présente cérémonie, je vous dit merci tout simplement. Ce mot est le seul qui sied quelque soit la dimension du service rendu.

Enfin pour vous parler de Maître Alioune Blondin Bèye , retenez que selon moi il se caractérisait par son courage, sa bonne humeur contagieuse, sa détermination, son endurance et sa persévérance. Permettez-moi en imitant Mr Rossatanga-Rignault, qui avait décrit le Juge Kéba Mbaye comme un baobab de belle stature , de qualifier Blondin comme un majestueux dromadaire.

Je vous remercie.

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